Riskee me regarde depuis le perron, assis juste devant l'escalier. Il est bien droit, gueule ouverte, langue pendante et me scrute de ses yeux noir canins. C'est l'heure de la promenade , il fait nuit, les étoiles parsèment le ciel.
Il attend patiemment pendant que je lui accroche son petit lampion clignotant, seule manière de le voir dans la nuit. Je claque la porte, c'est le signe. Il se rue en bas de l'escalier et s'élance dans le noir, disparaissant dans la première ombre, transformé soudainement en petit feu follet rouge excité bondissant sur le trottoir. Je remonte mon col, descend mon bonnet sur mes oreilles, resserre mes gants en polaire et m'élance dans le froid derrière mon chien.
Ce qui choque en premier, c'est l'obscurité. Les rues de North Vancouver ne sont pas très éclairées, quelques lampadaires à peine, solitaires, éparpillés sur toute la surface de la ville essayent tant mal qui bien de percer la nuit, et échouent spectaculairement.
J'avance et me noie dans la mer de maisons familiales pépères, laissant Lonsdale Avenue, l'artère principale, loin derrière moi. Le silence s'installe, je n'entend bientôt plus que ma respiration, tout est calme et immobile, figé sous un mince drap de givre. Des petits nuages s'échappent de ma bouche et mon chien est une vraie locomotive.
Le trottoir est droit, linéaire même, déchirant l'espace devant moi en deux parties. Une mince bande de pelouse à gauche, une succession de maisons à droite. La ville descend du pied du mont Fromme, au Nord, jusqu'à la mer, au Sud, en une série de longs boulevards escarpés. En suivant la direction Est-Ouest, on peut espérer suivre une géodésique et ne pas trop se fatiguer. Mais dès qu'on tourne, il faut s'attendre à de l'exercice.
-- Mais nous, on n'a rien contre l'exercice, hein pépère?
Mon bloc se termine vers l'Est en un croisement baignant dans le halo orangé d'un lampadaire. Je tourne à droite, vers la descente, en suivant la large rue éclairée qui trace une belle piste d'atterrissage dans l'obscurité de la ville.
Au premier carrefour, je retourne dans le noir, à gauche, et je poursuis tout droit. A marcher comme ça dans le silence, sous les étoiles, on en oublie parfois de penser. Les pas s'enchaînent, et je ne suis qu'un automate bourré de réflexes, un robot sans tête qui se laisse aller à marcher, juste ça, le plaisir du mouvement tranquille..
La rue meurt bientôt au pied d'une colline qui monte à pic vers Grand Boulevard, la large avenue avec son parc central, mon objectif. Je fais une pause, histoire de vérifier qu'il n'y a pas de voiture avant de traverser. Riskee connaît la manoeuvre, je n'ai même pas besoin de parler, il attend mon signe pour se lancer. Bon chien, sacré toutou malin va.
Je fais le signe et on se met tous les deux à courir, à détaler dans la nuit comme deux gamins poursuivis par un cerf-volant. Il pédale à une vitesse vertigineuse devant moi, en montant tout droit la pente goudronnée de la montagnette. Je le suis à gros bouillons, on souffle tous les deux, ça grimpe tudieu! Arrivé en haut, je saute au dessus d'un petit muret en ciment, et découvre le chien qui me sourit. Nous voilà dans la ville haute.
Toutes les maisons bâties sur cette corniche ont une vue, je respire un moment en regardant les tours de downtown Vancouver, éclairées comme des sucettes géantes étalées sur tout le Sud. Cinq kilomètres à peine, à vol d'oiseau, si près, un autre univers, une autre galaxie. Je me retourne et poursuis ma route vers le Boulevard.
(à suivre...)